Du Mont-Aigoual aux Gorges du Tarn en 1912

Ce texte est signé “Thomas”. Est-ce un journaliste ou un lecteur ayant envoyé cette relation de voyage à la presse* ? Je ne saurai le dire. Toujours est-il que cet article fut publié dans la presse en janvier 1913 avec une photo du Mont-Aigoual de l’époque. Le style, lui aussi, est d’époque et j’ai respecté scrupuleusement la syntaxe, la ponctuation, etc .

* ce qui se faisait couramment à l’époque

“Promenade au pays de France “

“En vérité, nous ne mettrons jamais assez d’orgueil à montrer notre pays de France. ll n’en est point d’une variété plus riche dans ses aspects et d’une grâce plus diverse. L’automobile a été la régénération des longues promenades de route et c’est par elle que les villages lointains,les localités qui ont vieilli loin du tumulte ont révélé leurs beautés si touchantes. Et c’est merveille d’accomplir, un peu au hasard des poteaux indicateurs, une randonnée légère et souple qui grimpe, court, vire et s’élance à travers les chemins.

Ce tut ainsi que, pour quelques heures d’enchantement, nous avons connu le mont Aigoual, dans les Cévennes reboisées. On y va par deux voies également pittoresques qui partent du Vigan ou de Valleraugue.

La première, étant accidentellement éboulée. c’est Ia seconde que nous prîmes. Elle conduit aux sources de l’Hérault. On voit à mesure que l’ascension dans le roc ombrageux élargit l’horizon et abaisse les pics, la rivière torrentueuse se rétrécir pour n’être plus enfin qu’une cascade principale à  laquelle se marient d’autres chutes qui font sous la feuillée une musique monotone et charmante.

L’auto halète et tend ses forces. Les lacets de la route surplombent les précipices. Un paysage de féerie se dessine sous le ciel gris,Les maisons aux toits d’ardoise, les troupeaux paissant au flanc des collines ressemblent à de minuscules jouets. Et l’on monte toujours dans la hêtrée et parmi les noyers. tant qu’enfin on atteint la maison forestière de l’Aigoual et le col qui partage les deux versants de la montagne. Mais alors. ce tableau de pâturage suisse dans lequel se meuvent de paisibles vaches, est tout de suite embué.

Sans transition, on a pénétré dans le nuage qui baignait le sommet de l’Aigoual et se résout en froides gouttelettes. On n’aperçoit plus la route à dix mètres devant soi. Mais l’hôtel accueillant que l’on a installé par là est proche. C’est le refuge le plus agréable et le plus doux. Au dehors. l’orage s’aggrave, le brouillard enveloppe le vaste bâtiment comme d’une ouate impénétrable.

Mont-Aigoual : Photo de l’article de 1912

A quelques kilomètres s’élève l’observatoire, mais il est devenu invisible pour les yeux les plus perçants. C’est le refuge du sage et du savant. L’hiver, la neige l’entoure et le bloque. Isolé du monde. l’observateur sagace a le voisinage des étoiles, l’orchestre effrayant des orages et des trombes, puis la vue splendide des vallées étagées au-dessous de ses fenêtres.

Toute la nuit, la pluie a ruisselé dans les frondaisons. On est à 1.400 mètres d’altitude et l’on ne risque pas l’inondation. Au matin, le brouillard est aussi opaque que

la veille. Il ne fait décidément pas bon de vivre dns un nuage. L’auto entreprend de redescendre le mont par la plaine de Bramabiau aux gouffres célèbres.

Tout à coup, après quelques cent mètres, le nuage est au-dessus de nous, la clarté resplendit sur une mer de monts et précipices et le soleil brille au travers des milliards de gouttes d’eau qui tombent au bout des feuilles. Partout, autour de nous, les cascades bruissent, s’insinuent et fuient pour former bientôt la rivière et en grossir la colère.

Le facteur intrépide qui dessert la contrée s’est arrêté près du ruisseau où court du diamant et de la lumière et il pêche des truites, ce délicieux poisson qui abonde parmi ces eaux limpides.

Nous voici à présent sous le mont Aigoual qui reste perdu dans la vapeur aqueuse. On file dans les chemins détrempés, on roule des kilomètres et le décor campagnard se déroule en vitesse. Forêts, plaines, villages et villageons sont franchis et admirés.

Nous voici, par Meyruès, escaladant la route de la Parade à une altitude d’autant plus inquiétante au-dessus des gorges du Tarn que nul parapet ne défend contre une dégringolade possible.

Mais nous accédons bientôt au causse Méjean, un désert qui n’a rien à envier à notre Crau. On marche, on marche et alors on rejoint les gorges du Tarn par une descente incomparable sur Sainte-Enimie.

Gorges du Tarn : Photo d’illustration

Cette onde là-bas, qui s’ouvre au pied des rocs fantastiques et gronde au pied des villages méfiants, comme elle est jolie et qu’on la sent terrible aussi ! Nous avons quitté l’Hérault depuis un bon bout de route. L ‘âpre Lozère montre ses montagnes brunes et tourmentées.

Demain, après une nuit passée à Florac, nous en apprécierons davantage la délicieuse sauvagerie, en courant sur la route de Florac à Sainte-Cécile. Il a plu depuis douze heures. Alors, ce sont de toutes parts des chutes torrentueuses.Il n’est aucun creux de rochers d’où ne s ‘élance une cascade écumante. Et toutes ces sources improvisées vont en hâte alimenter le Tarn houleux et furieux.

Sur la distance de retour et sous l’orage déchaîné, l’auto bondit, alerte et courageuse. Les humains se sont réfugiés dans leurs cabanes ou les maisons basses aux toits pointus mais les moutons ou troupeaux ne perdent pas un brin d’herbe.Ils ont plus de courage sous l’eau du ciel que tel passant rencontré au sortir d’Alais qui s’est abrité sous le dais d’un corbillard en route pour un convoi funèbre et jouant au naturel le rôle d’un mort vivant.

Le pays du charbon a remplacé à nos yeux encore ravis les monts verts et fleuris de l’Hérault et de la Lozère. Bientôt nous serons à Nîmes puis à Tarascon puis à Arles, La noble Provence. avec ses sites de moyenne altitude rafraîchit la vue et efface l’image des abîmes, des torrents, des forêts.

Ici, la couleur est discrète, le dessin des campagnes est à peine appuyé, l’horizon est ennobli par quelques bleus sommets.

Tout ce paysage familier est comme un tendre ami que l’on venait à peine de quitter et que l’on retrouve avec un satisfaction d’habitude,”

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